Cédric Courtois
Cet article explore la vulnérabilité comme thème structurant, principe poétique et enjeu politique dans Paradise d’Abdulrazak Gurnah. Si la critique a souligné la fragilité de Yusuf et d’autres personnages, la vulnérabilité elle-même n’a que rarement été considérée comme un axe central d’analyse. En mobilisant le concept de « précarité » théorisé par Judith Butler et l’idée selon laquelle la littérature « accueille et performe la vulnérabilité », je montre que Paradise développe le concept de vulnérabilité à la fois thématiquement – par son attention au déplacement, à l’asservissement et à une Bildung inachevée – et formellement, en l’incarnant à travers des stratégies narratives et intertextuelles marquées par la fragilité. Le roman situe ses personnages dans une période historique volatile de l’entre-deux, pris entre les pratiques commerciales swahili-arabes et l’expansion coloniale européenne, les rendant exposés sur les plans économique, politique et affectif. Paradise peut être lu comme un « roman liminal » qui déploie une attention marquée au visage et manifeste un intérêt pour le « storytelling ». Je suggère que le roman met au premier plan la vulnérabilité humaine et la capacité d’adaptation, tout en donnant un exemple de performance textuelle de la vulnérabilité.